Le Tramway,

La guerre de 1914 avait entraîné le départ des hommes et la compagnie dut embaucher beaucoup de femmes, à peu près toutes les stations eurent des "cheffesses de gare"
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© Copyright Saissac Autrefois 2013  
Toujours tricotant, Rosé se rend trois fois par jour à la station. Elle arrive vingt minutes avant le tramway et elle y reste un quart d'heure  après le départ. Elle délivre les billets, s'assure que les enfants ont moins  de trois ans et peuvent voyager sur les genoux de leurs parents ; de 3 à 7  ans ils paient demi-place. Il y a des billets de première et seconde classe,  des aller-retours, des tarifs spéciaux. Au-delà de 30 kg de bagages, il faut payer un supplément. Rosé délivre et  reçoit les bulletins d'enregistrement des bagages. Les chiens paient 40  centimes et voyagent dans une cage. L'hiver c'est elle qui fournit des  bouillottes chaudes aux voyageurs transis. Il lui faut faire les commandes,  tenir la comptabilité, remettre l'argent au comptable. Elle s'occupe aussi  des marchandises, à côté de la halte, une halle à marchandises abrite les  petits envois. Un quai permet le chargement de wagons entiers : graines, lait, bétail, bois,  fourrages, fumier de brebis, paille, seigle, pierres de taille ; il faut tout peser, numéroter, étiqueter et au retour recevoir, vérifier engrais, vins, huile montant de la plaine. Enfin un agent postal est installé dans le fourgon. Il reçoit, trie, oblitère avec un tampon spécial tout le courrier de la ligne amené de la  poste de Bram et distribue les sacs postaux aux bureaux desservis par la ligne. Rose assure le transport de ces lettres et colis à la  poste de Saissac où elle fait parfois des remplacements de la demoiselle des postes. Une extraordinaire animation entourait départs et arrivées, c'était le rendez-vous de la jeunesse, un lieu de rencontre et de distraction. Les jours de fête ou de foire, dans les rires et les chansons, les éclats d'une joie bruyante, la ribambelle endimanchée des invités était  reçue à la gare. La fête terminée on les y raccompagnait, non sans quelque mélancolie en se disant "à la prochaine". Parfois le train est en retard après la pluie froide et glacée, il s'est amusé à patiner sur ses rails. Aux raides pentes montagnoles la  machine se lance, glisse, recule, recommence une fois deux fois trois fois. Ah voilà le mécanicien qui descend et jette sur le rail des  pelletées de sable. Des voyageurs n'hésitent pas à descendre pour pousser et voilà le petit train reparti, pour s'amuser un peu plus loin à son sport favori. Tout cela creusait l'estomac. On sortait alors la "cantine" de vin rouge, les "banastous" laissaient s'échapper des flots de victuailles, on  déficelait le saint saucisson, en attaquait le "cambajou", les œufs durs et le cornet de sel. Des tranches de pain bis calaient l'estomac  et les petits avaient des "fougassets". On boustifaillait à l'aise, chacun offrait ses produits et l'on échangeait des compliments sur leur  qualité. Tous les gens se connaissaient et la disposition des wagons encourageait une convivialité souhaitée. On apprenait là les  mariages, les décès, les cancans, les scandales. Le soir chacun les commentera en famille et les objections tomberont quand on  précisera "On l'a dit dans le train". N'y manquaient point aussi les rires énormes ponctuant les histoires lestes voire paillardes rendues  acceptables par l'emploi du patois. Et ces contrôles si compliqués tant les femmes étaient enveloppées dans un amoncellement de cor-sages archimanchus et de jupons  superposés et cachaient si bien leur porte-monnaie dans les poches de leurs dessous si secrets qu'elles ne le trouvaient jamais du  premier coup. Après la gare de Saissac (actuelle gendarmerie) la ligne se poursuivait en site propre (notre actuelle promenade) passait sur un pont de pierres au- dessus de la Vernassonne. A partir de la Pierre St-Denis, elle longeait l'actuelle route qu'on avait élargie par endroits jusqu'à son terminus dionysien. Traversant le haut plateau riant et feuillu, avec ses enclos herbus, ses ruisselets nouveaux-nés riants et chantants dans la mousse, ses entailles dans le roc ; les courbes molles des prés et le parc noir de Béteille avec, émergeant de ses arbres, le pignon gris du château. St- Denis avait une gare importante. Il y avait une remise à machine avec dortoir, une plaque tournante, une  halle à marchandise, un grand quai, une halte en maçonnerie. Un château d'eau était alimenté par une pompe à bras actionnée par les cantonniers.  Pendant la guerre le chef de gare était une charmante jeune fille.

Fin du Traway,

Malgré des améliorations sensibles - en 1923 pas moins de 5800 tonnes  transitent par la ligne Bram-St-Denis - le déficit des T-V-A était constant et  le conseil général, las d'éponger les dettes, passa en 1928 un accord avec  la S-G-T-D (Société Générale des Transports Départementaux) qui  proposait une exploitation mixte. Voyageurs par route et marchandises par  rail. En 1931 un aller-retour mixte fonctionne encore les 1er et 5ème  mercredis, jours de foire. Mais en 1932, c'est l'arrêt complet au mois d'août. Dès le 1er Août 1930  des autobus Renault et Panhard sont mis en service. Ils seront remplacés,  plus tard, par des Berliets, plus lents mais plus solides qui, curieusement,  présentent un intérieur avec sièges placés le long des parois et voyageurs  se faisant face comme dans les anciens wagons. L'entrée se faisait par  l'arrière. Ces Berliets assuraient aussi le transport du courrier qu'un facteur  venait chercher devant le café de la Montagne Noire. Le trajet Bram-St-Denis avait lieu deux fois par jour. Il dura jusqu'aux années 46-47. Pendant la guerre il fonctionnait au gazogène.  C'est l'ancien chauffeur du tramway Raymond Gastou qui se re-convertit en chauffeur de car. Notre Rosé fut chargée de s'occuper des billets et des bagages. Elle  devait alors soigner ses parents et logeait avec eux dans la maison  proche de la poste où après leur mort, vinrent s'installer dans leurs vieux  jours son frère, sa belle-sœur et le frère de celle-ci, Eugène. Mais souvent le petit train passe dans sa mémoire, plein de figures amies lointaines,  pâles et souriantes à ses fenêtres carrées, tant de nattes blondes et de  chignons, de cols marins et de fillettes à fichus, le bleu des blouses et le  blanc des coiffes. Et la Corpet-Louvet avec sa grande cheminée, son dôme régulateur en  forme de cloche pneumati-que, ses deux grands yeux cuivrés,  s'enveloppant dans d'étranges vapeurs, semble écrire avec des ara-  besques de fumée le mot "Souvenir" comme sur les cartes postales  d'autrefois.

Rose CALAS,

Chef de Station,

Rose avait alors vingt-six ans, petite avec  une taille droite, un port altier, souligné par  ses cheveux qu'un chignon modelait en un  épanouissement d'ailes. Deux églantines sur ses joues soulignaient la  matité excessive de ses yeux bleus  resplendissants. Elle était belle comme une  prune des prés, disait le chauffeur. Toujours  vêtue de blanc, la voix haut perchée, pète  sec, elle menait son petit monde à la  baguette.
V 1.20
Le Traway en gare de Bram,
Saissac Autrefois